Philippe Scialom - Psychologue Psychothérapie - Psychologie - Psychanalyse - Psychomotricité Enseignement - Cours - Articles - Guidance - Informations - Aides Parents - Enfants - Ados - Etudiants
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SENTINELLE DU CORPS MUTANT
Ce titre "pompeux" a été le nom d'un groupe de recherche coordonné par Philippe Scialom avec des étudiants sur l'évolution des nouvelles représentations du corps dans notre monde contemporain.
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ADOLESCENCE ET NOUVEAUX RITUELS
Essai théorique sur les tatouages et les tags, à propos des nouvelles ritualisations corporelles des adolescents (scarifications, piercings etc.)
Nouvelles ritualisations du corps.pdf
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COLLOQUE ORGANISE PAR ENFANCE ET PSY, LE 1er décembre 2006

Texte de l'intervention de Ph Scialom : PIERCING : UNE MODE OU UN ACTE AUTOTHERAPEUTIQUE

Je vais commencer par vous exposer quatre témoignages sur les piercings à partir desquels je vous livrerai mes réflexions et mes interprétations sur leurs significations. Juste auparavant, permettez-moi de tracer quelques repères historiques pour vous situer le contexte d’origine de ces fameux piercings. Commençons par leurs ancêtres, à l’âge de fer ce sont les fibules qui servaient à retenir les extrémités des vêtements. Le terme fibula qui signifie agrafe en latin se retrouve aussi dans infibulation. L’infibulation consistant à coudre les grandes lèvres dans le but d’empêcher les relations sexuelles. Plus récemment, dans une version moderne, les épingles à nourrice ont remplacé ces broches antiques. Autour de 1976, les premiers à les utiliser autrement et de préférence rouillées, ce sont les Punks pour les accrocher à leur peau. Dix ans avant eux, les hippies s’étaient déjà appropriés le perçage du nez inspirés par l’Inde. Le perçage de l’oreille avait aussi été repris dans les communautés gays, au cours de cette même vague de mouvement culturel contestataire datant autant de l’époque de la guerre du Vietnam et aussi des événements de mai 68. C’est donc à la suite de ce contexte que les Punks ont vu le jour, privilégiant avant tout l’expression brute et spontanée. Ils avaient la double volonté de faire table rase des valeurs établies et d’atteindre une liberté de création maximum. Rappelons qu’en anglais, punk signifie sans valeur, délabré, pourri. Mais revenons à leurs épingles à nourrice.
Vous souvenez-vous de l’autre nom qu’elles portaient au moment où elles ont révolutionné la façon de langer les bébés ? On les appelait aussi des épingles de sûreté ! Les publicités de l’époque insistaient sur cette notion de sécurité : fermer sans blesser ni piquer. L’accent étant mis sur l’importance des soins et de l’amour portés à son bébé par une mère attentionnée, jouait sur le double sens du mot attacher.
Je pars donc de cette hypothèse : le dévoiement opéré par les Punks sur le sens et l’objet « épingle à nourrice » n’est pas anodin. Il se prolonge à travers la mode des piercings qui renvoie au lien d’attachement tel qu’il se présente en notre début de XXI é siècle.
Á partir de là effectuons quelques constatations :
Premièrement, les endroits choisis pour les piercings ne sont pas aléatoires. Ils pénètrent à l’intérieur de la peau et en ressortent en constituant une suture qui borde spécialement les trous du corps.  Ce sont les orifices tels les orbites, la bouche, les oreilles, le nez, les tétons, le nombril, et les lieux « secrets » comme le sexe et l’anus, qui sont ferrés.
Deuxième constat, pour le percé autant que pour les observateurs, le bijou lui-même, sa masse, son implantation et son effet visuel, en font un objet à la fois étranger et doué d’une présence. Le piercing est à la fois extérieur au sujet et fait partie de lui. Amovible, il peut s’attacher mais aussi se détacher.
Ainsi, les piercings constituent une dialectique archaïque autour de l’enveloppe corporelle et psychique, de la présence et de l’absence de l’autre, du plein et du vide, du deuil et de la perte.
Comme nous allons le voir maintenant à travers ces témoignages, malgré la mise en avant de l’aspect esthétique, ces différents points sont intimement associés aux piercings contemporains et mènent aux notions de sécurité ou d’insécurité du lien d’attachement et aussi de dépendance ou d’indépendance affective.
Ces témoignages sont extraits d’interviews effectués dans le cadre d’un PEA à l’Institut Supérieur de Rééducation Psychomotrice où j’enseigne la psychologie. Les PEA sont des projets extra académiques qui permettent à des étudiants de partager un objet concret, de recherche ou d’intérêt professionnel, avec un psychomotricien ou un enseignant. Intitulé « Les sentinelles du corps mutant » ce PEA a été créé il y a quatre ans dans l’idée d’assurer une sorte de « veille » sur les modifications de la place du corps dans la société et une réflexion sur l’évolution du statut du corps réel, imaginaire et symbolique. Comment comprendre à quel besoin répondent ces marques corporelles que s’infligent les jeunes ? Ce nouveau besoin partage sans doute avec les rituels initiatiques pratiqués dans les sociétés traditionnelles une recherche de symbolique, mais la ressemblance est limitée par des questions différentes qui transparaissent dans les paroles des adeptes du piercing.

TÉMOIGNAGES

Premier témoignage : Marjorie, 20 ans, étudiante
Je pense que les piercings m’ont émancipée de ma timidité maladive. Avant je doutais de moi pour tout. J’ai commencé par me faire percer l’oreille à 16 ans. J’ai été surprise de ressentir un immense plaisir qui accompagne la douleur vive. C’est comme une montée d’adrénaline. Je me fais peut-être percer comme j’irais dans les montagnes russes. J’ai vite eu envie de recommencer. J’ai ensuite imaginé qu’avec cinquante piercings, ce serait l’orgasme ! Cela m’a encouragée à le faire sur la langue. Je le sens dans ma bouche, il fait du bruit sur mes dents, je joue souvent avec. Je me sens plus forte avec lui et je pense qu’il va m’aider à vaincre ma timidité. Quand je n’ai pas le moral, je cherche une consolation dans le shopping ou j’imagine un nouveau piercing. Ils font aussi partie de la mode féminine. J’aime les bagues et les colliers autant que ces bijoux de langue ou de nombril. Je m’achète des bijoux fantaisie ou m’en fais offrir de véritables.
Ce qui me plaît dans mes piercings, c’est qu’on peut toujours compter sur eux !
Si je dois chercher d’autres motivations je pense qu’au début c’était aussi pour provoquer mon père. Je l’appelle « Monsieur Étiquette ». Il est plein de préjugés et de certitudes absurdes. Entre autres, il catalogue avec les drogués ceux qui fument ou qui portent des bijoux en corne, des tatouages ou des piercings. J’ai donc voulu avoir de tels bijoux et je me suis mise à fumer !
Dernièrement, je voulais un piercing sur la lèvre ou sur le menton, mais il n’aurait pas été convenable dans mon futur milieu professionnel ni familial. Je pense me percer le nez une deuxième fois mais je trouve cet endroit assez malsain pour un piercing.
Deuxième témoignage : Barbara, 27 ans
Je n’ai eu qu’un seul piercing au nombril. Je l’ai fait vers 19 ans en même temps que mes meilleures amies, à la fois sur un coup de tête collectif et aussi pour me réconforter d’une succession de déceptions amoureuses. C’est à la mode et c’est joli sur le ventre.
Je ne sais pas s’il faut y voir quelque chose de psychologique, mais le mois qui a suivi le piercing j’ai rencontré le futur père de ma fille. Quelques années plus tard j’ai dû retirer temporairement ce piercing qui m’irritait. Non seulement je l’ai perdu, mais juste ensuite j’ai appris que j’étais enceinte !
- Avec Barbara et Marjorie, l’utilisation du piercing est de l’ordre du raisonnable, de la mode. Les motivations sont l’appropriation du corps, l’affirmation de soi, l’opposition aux parents etc., Il s’agit d’un processus dynamique d’identification et de différenciation de la sphère adolescente . En suivant la mode, la normalité de Barbara et de Marjorie laisse pourtant transparaître en filigrane une finalité autre. Leurs piercings apportent en effet un réconfort et une présence qui comblent leur solitude. Barbara a bien senti que quelque chose se nouait, c’est le mot juste, autour de la cicatrice de sa propre naissance. Au moment de devenir mère à son tour, elle seule pourrait en dire plus sur le sens de ce qui s’est détaché de son nombril. Pour chacun de nous, c’est la marque de séparation de notre mère. Elle laisse le souvenir indélébile de notre lien d’origine et d’un état de totale dépendance.
Voyons maintenant deux autres témoignages où la fonction des piercings dépasse largement le cadre de la mode.
Troisième témoignage : Audrey 17 ans
Avant de me décider, j’ai d’abord eu très peur, ensuite je n’ai pas cessé d’y penser. C’est curieux, cette impression d’y être poussée par une nécessité vitale. Je ne regrette rien. Á chaque fois, les piercings m’ont fait du bien. Je suis plus sûre de moi. J’affirme ma personnalité comme ça. Ils me rendent belle et me mettent en valeur. On me regarde plus qu’avant. Je sais aussi que beaucoup de mes camarades pensent que je suis courageuse de les avoir fait. Pierre, mon petit ami, est fier de moi. Il dit que c’est un acte d’indépendance vis-à-vis de lui, mais je pense que c’est tout le contraire car à chacune de nos rupture je me suis fait faire un nouveau piercing.
Avant de le connaître, c’était très difficile pour moi. Je me trouvais moche, trop grosse. Je pense que je ne voulais pas grandir. Je restais collée à ma mère. Elle acceptait tout ce que je lui demandais. C’était bien, elle me considérait comme son bébé. Ça devait agacer mon père. Je pense que c’est ma mère qui a le plus modifié son comportement avec moi. Elle a fait une psychothérapie. Depuis, nous avons de grands moments de complicité toutes les deux. Je me sens plus femme quand nous faisons nos courses ensemble. Pour mon père je n’existe pas. Je me suis habituée à son comportement et je n’essaie plus de lui parler. Quand j’ai fait mon premier piercing sur le nez, il ne l’a même pas remarqué ! Je sais, c’est incroyable ! Il faut dire qu’il est souvent absent pour son travail et quand il est là, le week-end, il emmène mes frères au foot.
Heureusement je compte pour mon copain Pierre, malgré mes crises de jalousie. Je lui fais des scènes pour un rien. Résultats : six ruptures et six piercings en un an. Ma mère m’a dit que cela ne pouvait plus durer même si on s’aime. Maintenant je vois une psychologue et j’ai pris conscience de la dépendance dont je dois sortir.
J’ai tendance à l’étouffer et à le faire fuir mais je ne supporte pas qu’il me manque. Il faut que je le vois tous les jours et qu’il me téléphone le soir. Quand il sort avec des copains ou avec ses parents, je ne vis plus. C’est un peu comme une drogue. Je me sens mal en son absence, comme si je me vidais. Plusieurs fois, j’ai vomi ou alors je ne pouvais rien avaler. Des idées incroyables m’envahissent : j’imagine qu’il me ment ou me trompe. Quand je n’arrive pas à le joindre sur son portable ou qu’il ne répond pas à mes textos, je suis persuadée du pire. C’est idiot, il n’y a pas plus gentil que Pierre avec moi.
Quatrième témoignage : Gaëlle, 40 ans
Divorcée et remariée, Gaëlle a deux enfants. L’interview porte principalement sur sa fille aînée Amélie. Née d’un premier mariage, elle a 18 ans.
Ma fille est percée à la langue, à la lèvre inférieure, entre les deux sourcils, au nombril, à la nuque, au sein gauche, au nez et à l’oreille. Elle s’est fait percer entre 16 et 17 ans, parce que ça lui plaisait.
Je pense surtout qu’Amélie ne voulait plus que je fasse d’elle une poupée bien sous tous rapports.  Dès l’âge de six mois, avec sa grand-mère, nous la faisions poser pour les magazines. C’est sans doute l’image de perfection que nous avions d’elle, qu’elle a voulu casser.
Je ne suis pas contre les piercings, mais elle exagère et cela m’est difficile de lui dire non alors que moi-même j’ai le nez percé. Je ne supporte pas celui qu’elle a au sein. Il me  remue trop. Les gens percés veulent être différents. Ils le sont sûrement au fond d’eux et ils le montrent avec ce signe. Ni Amélie ni moi ne sommes tatouées parce que c’est un geste définitif.
La suite des réponses au questionnaire nous apprend qu’Amélie a été désirée mais que la grossesse a été perturbée par les violences physiques du mari envers la mère, Gaëlle.
L’accouchement a été douloureux à cause d’une malformation de l’utérus. Il a duré 22 heures, sans péridurale.
L’enfance d’Amélie a aussi été difficile. Á 1 an les parents se sont séparés. Il a fallut 3 ans de conflits et de péripéties judiciaires pour que le divorce soit prononcé. Le père, alcoolique, n’a pas eu de droit de garde mais de toutes façons, selon Gaëlle, il n’aurait pas voulu revoir sa fille.
En 5ème, Amélie s’est déscolarisée dans un contexte de phobie scolaire. Elle exprimait une grande violence verbale à l’égard de tous. Ensuite il y a eu deux redoublements et maintenant elle suit les cours de seconde par correspondance avec le CNED.
Amélie n’a pas fait beaucoup de bêtises. Une fois, à 15 ans, elle a volé de l’argent. Par contre elle fume beaucoup et demande à sa mère d’acheter 2 litres de coca par jour. A propos des excès et de l’agressivité de sa fille, Gaëlle dira qu’elle a de qui tenir. L’une des rares fois où elle a vu son père, Amélie a été hospitalisée à la suite des coups qu’il lui a administré.
Elle est très coléreuse et intolérante. Il faut toujours aller dans son sens. Elle ne supporte pas les contraintes. Ses amis sont rares mais elle est fidèle en amitié. En amour, c’est le contraire sauf depuis peu.
Avec sa mère,  Amélie a une relation plutôt ambiguë, partagée entre l’amour, l’admiration et la jalousie. Elle l’appelle "la vieille". Elle lui reproche de ne pas s’occuper assez d’elle. Elle veut la diriger.
Ses relations avec son frère sont fusionnelles, avec tout ce que ça comporte de conflits et d’inquiétudes.
Son père a aujourd’hui totalement disparu de sa vie. Elle n’en parle plus.
Gaëlle conclut ainsi son entretien :
Face à toutes ces difficultés, ma fille s’est protégée en se repliant sur elle-même et en montrant de l’agressivité. Je pense qu’elle souffre. Elle se bat pourtant, mais elle n’arrive pas à s’en sortir. C’est un peu tard mais je m’en veux de l’avoir laissée la première année chez ma mère, mais j’y étais obligée à la fin parce que c’était devenu trop violent avec mon mari. Je reproche à ma mère de m’avoir un peu volé ma fille.
Pour être honnête, j’ai toujours craint qu’elle soit malheureuse bien que j’ai confiance en elle.


Dans ces deux derniers témoignages, Audrey et Amélie utilisent les piercings en franchissant un pas de plus que Barbara et Marjorie qui restent dans les variations normales de la mode. La frontière qui les sépare se situe autour de la souffrance. Audrey et Amélie luttent contre des angoisses plus qu’un simple mal-être.
L’angoisse qui provoque tant de réactions défensives dans certains cas, est atténuée et compensée chez les sujets bien portants. Elle prend alors une forme socialisée. Autrement dit, ce sont les mêmes signes de l’air du temps, qui soit se retrouvent intégrés par la mode, soit se reflètent à travers les symptômes. Face aux angoisses contemporaines, les jeunes se dirigeront plus ou moins vers ces deux voies créatives selon leur histoire et leur capacité de défense.
C’est l’utilisation des piercings contre les angoisses contemporaines qui ne permet pas de les assimiler simplement à des rituels de passages.
Certes, comme acte auto-thérapeutique,  le piercing demeure une tentative de réintroduire du symbolique, c’est-à-dire de la signification et de la représentation là où elle fait défaut. Mais l’acte de percer et le bijou, qui comblera ce nouvel espace, restent en deçà du symbolique, en dehors du circuit de la parole. C’est d’ailleurs le plus frappant chez la plupart des individus percés : ils disent peu de chose de leur piercing. Il ne leur vient à l’esprit que l’effet esthétique. "Cela me plait" disent-ils, mais faut-il entendre "cela me plaie - PLAIE" ?
Est-ce une nouvelle manière chez les jeunes de se décoller de leur propre image du corps aliénée au discours parental ? N’entendons-nous pas dans la bouche de certains parents des phrases comme : "Tu es la chaire de ma chaire, le sang de mon sang." ?
Ce n’est donc pas rien, ces poinçons qui attirent le regard de l’autre. Ils leurs sont devenus nécessaire pour exister tout comme les petits ont besoin du regard de leur mère pour construire leur identité corporelle et psychique. Se pose au fond, la problématique de la séparation.


Résumons nos premières conclusions :
- Les marques corporelles dans les sociétés occidentales sont en plein essor alors qu’elles tendent à disparaître dans les sociétés traditionnelles. Si le tatouage est un « acte de prendre en soi », le piercing consiste à retenir en soi, à créer de la présence et de l’existence.
La marque donne confiance en soi, certains disent même qu’après un tatouage ils se sentent enfin « complet ». Le signe donne donc du corps au corps.
Ainsi, les piercings répondent d’une part à un besoin de singularité et de conformité dans l’affirmation de son identité, mais ils sont aussi structurants, soutenants. Ils font face au besoin psychique d’un corps contenant qui peut alors se remplir. Auto thérapeutiques, ils aident à surmonter une épreuve difficile et surtout ils permettent de diminuer une angoisse.
- Il me semble que nous ne pouvons pas nous arrêter seulement à ces conclusions car ce phénomène impose d’autres questions plus larges pour aller plus loin :
Pourquoi l’enveloppe corporelle qu’est la peau ne pourrait-elle plus assurer sa fonction de contenant, ni pour le psychisme ni pour la chair ?
Pourquoi la peau, telle un sac, doit-elle être couturée et renforcée par ces armatures métalliques ?
Le piercing aurait donc une fonction contenante, mais alors pour pallier à quelle insuffisance ?
Je pense que les modifications corporelles répondent de toute évidence à un mal contemporain qui crée du vide existentiel, un manque affectif. Elles révèlent une désorganisation psychique en plein essor.
Une des premières réponse admise concerne l’image du corps qui subit des modifications dans un monde où l’avancée des techniques, l’alliance entre la biologique et le numérique font reculer les frontières de l’impossible. Quand la génétique accouche les morts et transgresse les tabous, les interdits fondamentaux paraissent désuets et la loi trop lente. Le progrès s’accompagne de paradoxes. Le corps surpassé, boosté, dopé, drogué, ne peut plus remplir sa fonction d’alarme qui obligeait le sujet à se ressourcer pour se sentir exister, à se faire materner pour exprimer une souffrance ou une demande d’amour.
Il n’est pas étonnant que les pathologies des jeunes mettent de plus en plus le corps en jeu. L’hyperactivité, les troubles alimentaires (anorexie, boulimie, obésité), les addictions et les conduites à risques résultent surtout d’une humeur dépressive qui signe l’angoisse de séparation et induit aussi l’inhibition intellectuelle des difficultés scolaires.
L’excitation corporelle est provoquée aussi dans les jeux, par la mise en danger du corps et une certaine délectation visuelle face à sa propre peur ou celle des autres, par le dépassement de ses limites approchant parfois la mort. Le problème, dans les jeux du foulard, de la tomate, ou dans le phénomène Jackass, réside dans la confusion et l’indifférenciation des limites « entre jeu et réalité ». Le statut du corps, abaissé au niveau de déchet, livré à la violence et à la destruction, peut aussi être rapproché du sadisme, de l’humiliation et des dangers encourus par les candidats de certains jeux de télé-réalité, offerts comme modèle ludique à la jeunesse.
Les symptômes des jeunes les délivrent un instant du mal-être en choisissant la voie du corps et du passage à l’acte, ce qui leur permet d’économiser l’effort de la pensée et de la parole, mais à un prix plus élevé.
Le piercing, que l’on pourrait appeler « auto-infibulation », comme palliatif, assure une fermeture et une protection fantasmatique contre toutes ces agressions potentielles et l’excitation corporelle qui en résulte. En manque d’écoute et de reconnaissance de leur existence, les jeunes sont protégés par les grigris des perceurs qui répondent à leur demande.
Mais l’anneau, passé à travers la peau, rappelle aussi les chaînes de l’esclave comme le tatouage est maintenant associé aux camps d’extermination. Certaines atteintes corporelles sont même proches de pratiques sado-masochistes extrêmes. Le spectre de la folie des hommes plane, avec le risque de déshumaniser le corps.
Ne voit-on pas aussi les effets subliminaux des génocides cumulés depuis un siècle où la cruauté, à son paroxysme, poussait les tortionnaires à transformer les corps d’autres humains en objets. Comment nos jeunes ont-ils traité psychiquement cette violence, ces images de morcellement et de pulsions archaïques non contenues. Tout se passe comme si la fonction de contenant psychique, illustrée par le concept de D. Anzieu, le Moi-peau, devait ici être renforcée et assistée par ces armatures métalliques. Pour certains jeunes, les piercings serait-ils devenus plus sûrs que la loi, pour leur garantir le droit à l’humanité, à l’unité corporelle ?
En parallèle et pour les mêmes raisons, le déséquilibre évident des fonctions paternelles et maternelles, accentué par l’éclatement des modèles familiaux traditionnels, fragilisent sans aucun doute l’acquisition de la fonction protectrice de l’enveloppe corporelle.
Pour contrer ce mouvement mortifère, la fonction maternelle, à l’origine réparatrice et protectrice, est aussi soumise à l’angoisse de séparation et à celle du vide, dans un environnement où la fonction paternelle ne permet pas non plus de franchir correctement les étapes de séparation/individuation. Certains parents participent ainsi, à leur insu, à la fragilisation de leurs enfants. Devenant adolescents ceux-ci souffrent d’un défaut d’étayage, de leur attachement et de leur sentiment de sécurité intérieur.
L’humanisation, n’étant jamais acquise face à la barbarie et au spectre de la pulsion de cruauté, elle nécessite l’exercice des fonctions parentales. Ce sont elles qui ordonnent l’amour, la différenciation et la loi. En attendant de les réinventer, les jeunes semblent atténuer leur déroute grâce aux piercings.



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